Janvier 2012, résidence d’artistes à la Chartreuse de Villeneuve lez Avignon. Claudine Dussollier, Claire Engel, Cyrille Martinez, Mariette Navarro, Anouch Paré, Eric Pessan, Laura Tirandaz vont se rencontrer autour de leurs travaux respectifs et de la table d’hôtes… de cette rencontre, ils vont faire (un) CHABROT : texte à 14 mains / 7 têtes qu’ils nous livre ainsi :
smash-up – Fragments d’une rencontre
J’étais arrivée avec une valise à la main et des années à dépenser sans compter, de la petite monnaie que l’on laisse sur les coins de table à la va-vite, pressée de sortir, de s’alléger les poches. Restaient quelques voyageurs égarés. Pas de silence ou bien un silence troublé.
S’ils n’étaient pas assis, ils ne sauraient pas quelle trajectoire suivre, ils en viendraient à se cogner, à se gêner. Ils seraient obligés de se parler. Un peuple de barbarie.
A présent chacun peut tout à fait garder son calme, fixer ses pieds ou l’intérieur de sa pensée.
Chacun peut se dire que sa chaise est sa petite île de plastique, flottant sur le fleuve agité de leur situation unique, chacun peut se donner l’illusion qu’il sait naviguer sur ces eaux et guider son bateau vers une terre plus ferme.
Ils glissent, quand ils naviguent, leurs mains contre les cuisses et agrippent leur chaise. Ils sont ainsi bien installés pour prévenir tous les chaos. Ils se calment doucement en se racontant qu’ils flottent.
Certains ont amené des livres.
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Dans l’un : «La douleur fait caqueter les poules et les poètes ». On lit dans l’autre : « l’unique langue qui me soit natale repose rose dans ma bouche et j’ai deux poches sous les deux yeux que ma langue n’atteint jamais » Des gros mots. Des grands. Des luisants. De loin on pourrait croire qu’ils se cachent derrière. En fait ils s’y accrochent aussi, disent « Il y aura une symphonie orchestra » et redisent la phrase « Il y aura une symphonie orchestra » la phrase qui fera conviction, aiment à se faire croire qu’elle sera de quelque secours.
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Il y aura une symphonie orchestra et ils régneront tour à tour sur les vents
sur les cuivres
sur les souffles des artistes
que les figurants prennent place dans leur vie
On peut voir les lèvres qui bougent, dessinent sur les bouches une impression que l’on chantonne, ou bien on prie, ou bien on dit que l’on existe.
apparition muette
dialogue en sourdine
Je ne ferai aucun effort. Ici, on parle tous la même langue. Ici, la jument comprend la brebis, l’hippocampe le caméléon.
et souffle court
un peu de courtoisie au bout des doigts
Que les figurants entrent tout est prêt pour eux
Oui
Ouvrez les portes.
"Paix sur vous, pour ce que vous avez enduré avec patience!". Bienvenue. Posez vos bagages. On se déchausse !
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Des silhouettes tordues nous escortèrent sur la fin. La pluie a du s’arrêter quand on a passé le seuil.
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Agathe y était depuis quelques mois, le plus souvent sur un fil. J’étais musicien et apprenti clown… Un jour, j’ai remplacé Petit Gougou pour faire les entrées, j’étendais du linge sur un fil, je disposais les pinces à linge et…
Insomnie hier soir, une longue vraie et redoutable nuit blanche, interminable et nerveuse ; une nuit où les meubles se déchaînent, courent d’un mur à l’autre, font craquer mortaises et chevilles, avec – par delà le plafond – les solives sournoises qui imitent la lourdeur cadencée d’un pas. Une nuit accordée aux frayeurs venues de l’enfance, ces terreurs que l’on jurait disparues et qui remontent d’on ne sait quelles trappes.
Je suis habitué aux gémissements de ma chambre depuis le temps, je ne les crains pas d’habitude. Pourtant, une fois installée, la peur est coriace, elle ne se laisse pas déloger facilement. Je prends conscience d’avoir glissé le drap sous mes épaules, le coinçant consciencieusement de mon menton, comme lorsque j’étais petit.
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Une vraie momie,
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riait ma mère. Je me revois enfant, n’osant me lever bien que ma vessie soit douloureuse, contractant mon ventre à mesure que l’envie d’uriner se fait brûlure, pétrifié pourtant, ne pouvant me résigner à quitter la protection du lit, à traverser le couloir, à entrer seul dans les toilettes, statufié à l’idée que je serais vulnérable, que je pourrais rencontrer la présence qui hante ma chambre chaque nuit ; enfant mordant ses lèvres pour ne pas hurler, acceptant la torture de sa vessie pour ne surtout pas poser un pied au sol, ne pas avoir à se lever. Je savais : la chose m’attendait à l’autre bout du couloir, indiscernable dans l’obscurité et pourtant si nette. A moins – mon cœur battait jusqu’à éclater – que le couloir soit désert, alors il me faudrait avancer à petits pas vers la porte des toilettes, je m’immobiliserais devant la poignée, ne trouvant plus l’ultime force nécessaire à tendre la main et ouvrir, ne sachant plus que faire, ne voulant ni entrer ni demeurer plus longtemps dans ce couloir, ce couloir si long, pourquoi maman n’a pas remarqué à quel point ce couloir était long lorsqu’elle a décidé de louer cet appartement ?
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La cellule est hantée.
La nuit, l’auteur en résidence reçoit de la visite.
A six heures, les anciens Chartreux font la première prière.
Le résident dans son lit entend les pas d’une dizaine de personnes, grosso modo, il évalue leur nombre à l’oreille. Maintenant ils murmurent. Les Chartreux se croient toujours chez eux, des siècles après leur mort, ils ne s’emmerdent pas. On n’a pas dû leur signifier en termes clairs leur expropriation. D’accord, le bâtiment relève des monuments historiques mais c’est aussi un lieu culturel, dévolu à la création contemporaine. Demain il en parlera au directeur. Éventuellement, fera remonter l’information au ministère de tutelle.
Une porte fermée à clef s’ouvre d’elle-même et claque.
Les fantômes pourraient être plus discrets.
Le résident a besoin de repos, s’il veut être productif le lendemain.
Un ancien résident, dramaturge de son état, lit son texte à voix haute.
Une compagnie discute scénographie.
Une chorégraphe danse.
La machine à laver se met en marche.
Le lave-vaisselle tourne.
Musique pop au taquet, c’est la fête dans la baraque, tout le monde danse.
La voix d’un chargé de mission lui demande : es-tu un auteur de théâtre ? crois-tu qu’il existe une écriture spécifique au théâtre ? est-ce que par hasard tu ne serais pas en train d’écrire un roman ? maintenant que ton projet a été retenu, dis la vérité.
Un régisseur général évoque la nuit terrifiante qu’il passa à l’intérieur de cette cellule.
Une compagnie vient fêter la réussite de sa première lors du festival in.
Ça sent la clope. Le résident avait pourtant spécifié : cellule non fumeur. Les fantômes ne respectent pas la législation en vigueur. Demain le résident ira déposer un recours à la préfecture. La loi républicaine doit s’appliquer à tous, revenants compris.
Un auteur rejoint une danseuse. Ils bavardent, font claquer un baiser, et produisent un gémissement à deux voix. Ils peuvent pas faire ça ailleurs ?
Il manquait plus que ça. Impossible de dormir.
Un auteur déprimé fait une tentative de suicide. Il mange son manuscrit, page après page, jusqu’à ce que mort s’ensuive. On le comprend, c’était un mauvais manuscrit. Aucune chance d’être publié, aucune chance que son texte soit monté, alors autant le manger.
Les lieux sont habités. L’auteur croyait trouver le repos, une manière de vie monacale où il pourrait bosser en paix.
Fatigué, le résident se lève aux aurores et tant bien que mal il se met à écrire.
Voir la présentation des résidences : Claudine Dussolier / Claire Engel / Cyrille Martinez / Mariette Navarro / Anouch Paré / Éric Pessan / Laura Tirandaz


